Les chroniques de DannY De LaeT

RAYMOND REDING ET LA BD DANS LA PRESSE QUOTIDIENNE

Chapitre 4 : LA PRESSE FRANCOPHONE : La Libre Belgique

La situation était fort différente dans la partie francophone de ce pays où très peu de BD paraissant dans les quotidiens ont connu le succès de leurs confrères flamands. Il faut y ajouter en toute honnêteté que les auteurs flamands bénéficiaient en général d'une publication en album (bon marché et en blanc/noir) qui perpétuait le succès d'une série (Suske en Wiske, Nero, Bert Bibber en Piet Pienter, Jommeke, Kari Lente, Rode Ridder...).

Or malgré la relative richesse de la BD francophone dans la presse quotidienne, les éditions en albums furent plutôt rares et peu durables...

C'est dire que l'on a fait peu de cas de bon nombre de séries et - assez injustement - qu'une bonne partie de la BD belge paraissant dans la presse quotidienne fut trop souvent passée sous silence.

Et pourtant on assiste dans les années '50 à un déferlement exceptionnel de talents divers, on multiplie les expériences, on édite des albums, on essaie et varie les formats et les publications. Bref, c'est une folie qui s'empare des éditeurs ; dans quasi tous les grands quotidiens on joue délibérément la carte du jeune lecteur à qui l'on réserve, non plus une large partie des pages, mais bien carrément son "journal" à lui, journal dans lequel la BD aura une large part.

Mac Nib, Primus et Musette, Bessy
Entendons-nous bien, les rédactions respectives n'ont pas délibérément joué la carte de la BD ; ils ont utilisé la BD dans un cadre plus vaste : celui de la jeunesse et de la lecture ou le délassement facile pour la jeunesse comprenant des contes, des illustrations, des informations, un petit côté didactique et bien sûr de l'humour ou de l'aventure par le truchement de la BD.

Tenant compte de l'intérêt croissant pour le phénomène de la BD les quotidiens (et hebdomadaires bien sûr) utilisèrent à bon escient les nombreux talents qui vinrent frapper à leur porte.

Cela tombait bien, puisque c'est dans les années '40-'50 que l'explosion de tous ces talents se manifeste, sans qu'il y ait là une pensée outrageusement mercantile.

Ainsi "La Libre Belqique" présente indéniablement des dessinateurs de grands talents : Craenhals, Hubinon, Sirius, Uderzo, Martial, Vandersteen mais à une époque où PERSONNE ne pouvait savoir que Sirius, Craenhals, Hubinon, Vandersteen, etc. deviendraient ces géants de la BD belge. Simplement la rédaction et/ou la direction opta pour des dessinateurs doués ou des séries intéressantes ; à l'époque c'étaient la thématique de la série ou ses qualités graphiques qui entraient en ligne de compte et non pas le nom du dessinateur.

Commençons notre rapide survol par LA LIBRE BELGIQUE qui fut longtemps promoteur d'excellentes BD, un véritable bastion dans l'édition des BD quotidiennes et premièrement un exemple que bon nombre de confrères vont essayer de suivre, voire même de dépasser.

Dès 1945-46 LA LIBRE BELGIQUE cherche à garnir ses pages de dessins humoristiques et de BD. L'apport est encore discret qui cherche un élégant équilibre entre l'humour assez facile de stop-comics tels que "Skippy" , "Bouboule" et même "Félix le chat" (assez curieusement accompagné de Mickey Mouse, du moins dans le titre) et des séries à suivre.

"Le Professeur Nimbus" remplace Skippy dès 1947. Un an plus tard apparition de "Panda" (Marten Toonder), "Goliath" et "Jimpy, le petit magicien".

Toujours en 1948 et plus précisément le mercredi 19 mai, démarre la première grande série "belge" dans LA LIBRE BELGIQUE, la toujours très méconnue BD, Les aventures de Mac-Nib, détective, série aventureuse au style hachuré que l'on doit à Roléo, dont on ne sait rien sauf qu'il habitait encore Bruxelles dans les années '70, sans plus. Ce Roléo (Robert Léon ? Roger Léopold ?? Roland Léonard...???) débuta d'ailleurs en octobre 1944 dans "Lutin", un des premiers illustrés nés dans une Belgique encore partiellement occupée. Qui fut-il? Que devint-il? Il demeure un de ces nombreux dessinateurs inconnus à qui il faudra un jour consacrer une flamme éternelle.

Quant à Mac-Nib, ce détective privé, portant lunettes, fumant la pipe et habillé à la Sherlock Holmes, il vivra des aventures extraordinaires et ira même jusque dans la Lune - avant Tintin !

On peut d'ailleurs se poser la question si par hasard ce héros binocleux n'aurait pas influencé Tillieux lorsque celui-ci créera son héros à lunettes "Félix"?

La Libre Junior

Mac-Nib disparut vers 1951 après une dizaine d'aventures et fut remplacé peu après par la deuxième grande série du journal : Bessy de Willy Vandersteen ou plutôt de Wirel, pseudonyme conjoint de WIlly Vandersteen et son dessinateur KaREL Verschuere.

"Bessy" commença à paraître le mercredi 24 décembre 1952 et restera durant 160 aventures ( !) et jusque dans les années '80 la série vedette du journal.

A l'origine la série devait s'intituler "Lassie", inspirée par les larmoyants films américains racontant les exploits d'un superbe collie. Pour éviter de devoir payer des droits d'auteur on opta sagement pour le nom - à consonnance à peine altérée - de "Bessy".

Le début de la série fut d'ailleurs extraordinaire et les premiers épisodes sont du grand crû Vandersteen.

Troisième grande série de La Libre Belqique : Primus et Musette de François Craenhals, BD qui démarra le vendredi 28 juin 1957 avec "Primus et Musette cherchent un logement". Superbe série mèlant humour, aventure et dépaysement dans un style schématique.

François Craenhals avait auparavant collaboré aux "Héroïc-Albums", avant d'entrer chez "Tintin", où il livra illustrations, récits complets et quelques séries éphémères.

Son grand succès ce fut "Pom et Teddy". Cette série larmoyante et sentimentale deviendra bien rapidement un pur récit d'aventures car les héros de Craenhals ont tous la bougeotte et un appétit féroce pour l'action et le mouvement. Ayant eu la chance tout comme Jacques Martin de travailler pour Casterman, Craenhals y créera "Chevalier Ardent" et "Les 4 As" (avec l'auteur G. Chaulet) ; cette dernière série prendra un peu la relève de "Primus et Musette" que Craenhals abandonne après une quarantaine d'épisodes. Periodica éditera 4 albums brochés et bon marché de cette série qui sera en grande partie reprise dans le mensuel Samedi Jeunesse, publication grâce à laquelle nombre de collectionneurs et amateurs de BD ont fait connaissance de "Primus et Musette", série souvent loufoque, parodique et même un peu iconoclaste. Il y a dans " Primus et Musette" quelques rares chefs d'œuvre d'humour "à la belge" !

Ce fut d'ailleurs avec regret que Craenhals abandonna cette série au profit des "4 As", plus lucrative certes mais légèrement moins virulente et moins loufoque voire délirante.

Il faut croire que La Libre Belqique avait le nez creux pour dénicher de grands talents car le journal n'en resta pas là.

Fin août 1950 La Libre Belqique créera "La page des jeunes" qui présente un conte, la rubrique de Picvert et deux BD, respectivement Tiger Joë (Hubinon-Charlier) et Fanfan et Polo aviateuateurs (Attanasio-Larcher). Le succès est tel que La Libre Belqique envisage rapidement de renforcer cette rubrique avec d'autres BD et davantage de rédactionnel.

La Libre Belqique est donc le premier canard (après-guerre) à lancer dans ses pages un supplément pour la jeunesse, intitulé LA LIBRE JUNIOR (le jeudi 7 décembre 1950) et d’emblée cette page qu'il faut plier en quatre pour obtenir un magazine de 8 pages au format 21/30 (environ) se présente comme un illustré de qualité avec 4 pages en bichromie et les BD suivantes : Fifi de Hubinon en première page (la série sera ensuite repris par d'autres), Bouldaldar, série humoristique et fantaisiste de Sirius sur deux pages (il reprenait ici un personnage créé avant-guerre dans "Le Patriote Illustré"), le déjà cité Tiger Joe de Victor Hubinon (dessin) et J.M. Charlier (texte), série africaine malgré le nom malheureux du héros et enfin Fanfan et Polo (Attanasio).

D'autres séries rejoindront ou remplaceront celles-ci au fil du temps : Alain et Christine par Martial (le dessinateur de "Sylvie" dans "Bonnes Soirées"), puis Albert Uderzo et René Goscinny rejoindront l'équipe.

Avec Charlier Uderzo avait recréé Belloy pour "La Wallonie" en 1951. Avec Goscinny il créera Jehan Pistolet, corsaire prodigieux, première collaboration du célèbre tandem pour "La Libre Junior" à partir de juin 1952, tandis que le héros éponyme Luc Junior sera également créé par ce dynamique duo en octobre 1954.

Prodigieux ! Voilà un simple supplément de journal qui propose des oeuvres inédites par des maîtres de la BD : Hubinon, Charlier, Uderzo, Goscinny, Sirius, Martial, Attanasio !

Les jeunes lecteurs de La Libre Belqique ne connaissent pas leur bonheur...

Les dessinateurs iront et viendront toutefois au gré de leurs capacités de travail. Après trois épisodes Hubinon abandonnera "Tiger Joe" (en 1953) pour se consacrer surtout à ces multiples séries dans "Spirou" puis dans "Pilote" mais le personnage sera repris e.a. par Forton puis Pleyers, chaque fois sur des scénarii de Greg.

Sirius dessinera lui aussi un épisode de "Luc Junior" mais Greg et Beckers seront les auteurs-maisons qui prendront la relève.

En fait les BD étaient fournies par l'agence "International Press", dirigée par Yvan Chéron, beau-frère de Georges Troisfontaines. Ce Troisfontaines était le fondateur de la "World's", agence de presse fraîchement installée à Bruxelles, et fournissait principalement textes, reportages, articles et BD pour les éditions Dupuis (Moustique, Bonnes Soirées, Spirou) ; pour ne pas court-circuiter les BD paraissant chez Dupuis Chéron regroupa les BD, rubriques et reportages qui serviront à alimenter la presse quotidienne.

Pour la petite histoire ajoutons-y que le départ de Charlier, Uderzo, Hubinon et Goscinny - après une bagarre homérique avec Troisfontaines - leur permit de lancer d'abord "Pistolin" puis ensuite "Pilote" (1959) où l'on retrouvera toutes ces séries (Tiger Joe, Pistolin, Belloy et une courte apparition de Bouldaldar).

Cela explique p.e. pourquoi Hubinon et Charlier ne travaillent plus sur "Tiger Joe" dont les premiers épisodes apparaîtront aussi bien dans "Pistolin" que "Pilote" mais encore en Hollande (et en couleurs) p.e. dans "Sjors", le grand illustré pour la jeunesse batave.

Par contre International Press continue la série avec d'autres dessinateurs et la publie également dans "Sneppeke", supplément au "Belang van Limburg", pour le plus grand plaisir des jeunes lecteurs limbourgeois.

On retrouve d'ailleurs dans "Sneppeke" la plupart des séries de "La Libre Junior", y compris les interminables séries de Greg et son studio : "Fleurette", "Minouche" et "Toutsy", ainsi que le "Riquet" du très méconnu Beckers que l'on retrouvera également dans d'autres suppléments.

Cet André Beckers avait d'ailleurs quasiment débuté dans "La Meuse". Sans pouvoir imposer vraiment une série type ou un personnage à succès, il s'était disséminé dans plusieurs publications (Héroïc-Albums, Spirou, Tintin, Risque-TouT, Ima) que l'on retrouve aux quatre coins de la BD sans que l'on reconnaisse pour autant son talent.

Il faut encore souligner outre la présence d'excellentes BD dans LLJ, un rédactionnel souvent exemplaire et cherchant le simple contact avec le lecteur dans un climat de sympathie réciproque.

Le succès de LLJ perdura en dehors du quotidien car LLJ sera même vendu en petits recueils (les invendus reliés en petits albums) fort recherchés par les connaisseurs. Mais ayant petit à petit perdu ses meilleurs dessinateurs (et séries) au profit de séries plus commerciales qu'artistiques, LLJ sombrera peu à peu dans l'indifférence, triste lot que connaîtront hélas la plupart de ces publications.

A noter qu'au moment clé de cette explosion qui provoqua la création de LLJ, le quotidien se lanca également dans la publication d’albums ; en 1951 "La Libre" publia un petit album au format oblong - à l'hollandaise - des aventures de "Panda" (Panda et le maître aviateur). Cette BD créée par Marten Toonder connut dans l'après-guerre un succès considérable. Après "Eric,l'homme du Nord" ce fut le deuxième grand succès international de la BD Hollandaise.

Dans La Libre Belqique Panda paraissait quotidiennement sur la même page que Mac- Nib.

Ce premier album lancé sur le marché par La Libre Belqique en 1951 n'eut pas de suite, le public n'étant pas mûr pour ce genre de publication à l'ancienne, avec texte sous les illustrations et au format peu usuel.

La Libre Belqique récidivera toutefois après la naissance et le succès de LLJ et lancera en 1952 des albums brochés, blanc et noir (ou bichromie) de "Tiger Joe", "Fifi", "Luc Junior" et "Fanfan et Polo" (erronément attribué à Hubinon, pauvre Attanasio !) mais la très mauvaise distribution et la gloire encore toute relative de ces nouveaux héros - inconnus du grand public - étoufferont l'effort dans l'œuf.

Et enfin, n'oublions pas que La Libre Belqique publia - comme tous les autres quotidiens - les fameuses bandes verticales, d'inspiration historique (grands personnages ou événements) soit littéraire (adaptations des grands classiques) ; Gérald Forton et surtout Jean Mariette, connu sous le nom de Mitteï, furent longtemps parmi les fournisseurs de ces séries pour La Libre Belqique et Le Soir (1956-57...)

Mitteï travaillera longtemps pour International Press avant de passer chez "Tintin" ; en 1960 il dessine "Les Bolides d'argent" sa première grande histoire pour LLJ sur scénario de Greg

Ce Greg avait lui aussi démarré dans la presse quotidienne, plus spécialement dans "Vers L'Avenir" (Namur) avant de faire la carrière que l'on connaît ; ces pénibles débuts (en '47 ?) s'intitulaient "Les aventures de Nestor et Boniface" (24 planches) et la série western "Ted Aclack".

Prochain chapitre : LA PRESSE FRANCOPHONE : Le Soir Jeunesse

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