Les chroniques de Louis Cance
Erik : entretien avec madame Jolly
Voici le deuxième volet de notre dossier "ERIK",
avec cet entretien avec Madame JOLLY. Après celui
publié par "HAGA" n° 20/21, il est certain que divers
faits se recoupent. Néammoins nos lecteurs n'étant
pas forcément des lecteurs de "HAGA"(ils ont
tort) ce dossier ne serait pas complet sans cette
partie.
Prochainement un essai de bibliographie de l'oeuvre d'ERIK.
De gauche à droite : Pat Rac et l'inspecteur Bouffarde, Mégalithe, Triphenol et
le Vicomte, Finette, son chien et le Comte De La Tour.
Quelle est l'origine du pseudonyme de votre mari ?
Encore lycéen il propose des dessins au journal
"Benjamin". Comme ses parents ne sont pas d'accord
pour qu'il utilise son nom (JOLLY) il trouve un
pseudonyme au goût du jour (en effet à cette époque
les prénoms Scandinaves sont très prisés). Ce
fut d'abord Jérôme-Erik, puis ERIK. Son père, militaire
de carrière, regretta, lorsque le succès fut
venu, que son fils ne signe pas de son vrai nom. En
effet on ne faisait pas le rapprochement, si bien
que lorsque son frère se lança dans la BD il garda
son nom
..
Pourquoi s'est-il lancé dans la bande dessinée ?
C'était la voie normale ayant débuté dans une publication
pour enfants. Il n'a jamais suivi aucune école, c'était un don.
A-t-il été obligé de "courir" les piges, a-t-il
bien vécu de son dessin sans trop de problèmes professionnels ?
Il n'a jamais couru les piges. Il s'y refusait même
catégoriquement. Il a exercé son art sans aucun
problème, mais s'il avait eu des difficultés il aurait
fait autre chose pour vivre.
En 1945 il a fait également du dessin animé publicitaire ?
Oui. En 1945 il a été sollicité pour faire du dessin animé.
Avec Paul De Roubaix il créa un studio un des premiers, véritable précurseur
à l'époque.
Il a fait également beaucoup de publicités diverses, aimait-il ça ?
Cela lui a beaucoup plu, de plus, c'était plus rémunérateur
que la BD, il en a fait énormément.
Comment travaillait-il ? Se servait-il de documentation
pour ses récits, en particulier historiques ?
Il avait une très grande curiosité intellectuelle.
Il s'intéressait à tout, achetait des livres
traitant de tous les sujets et y puisait sa documentation.
Quant à sa méthode de travail, c'était
surtout la nuit qu'il travaillait. Il tenait le
coup en buvant beaucoup de café et il est à remarquer
que ses meilleures planches ont été conçues
pendant la nuit. Son travail était irrégulier,soumis
à l'inspiration et lorsqu'il avait une idée il
se lançait avec ardeur sur sa planche à dessin. Un
crayonné rapide couronné par un encrage minutieux à
la plume. Ses textes étaient très étudiés,corrigés
maintes fois, il ne tolérait pas de fautes de français.
Il avait également un cahier ou il notait au
fur et à mesure de son inspiration outre ses idées
les noms amusants qui servaient à accentuer le comique
des situations. Il avait même imaginé toute
une orthographe préhistorique pour sa série de "Mégalithe".
Etait-il aussi bricoleur que ses fameuses "machinés" peuvent le laisser penser ?
Oui il était très bricoleur dans tous les domaines.
Il était très habile de ses mains et s'il n'avait
pas dessiné il aurait adoré la chirurgie.Ses
extravagantes machines dessinées devaient pouvoir
fonctionner et il passait de longues heures à 1'élaboration
des mécanismes apparemment farfelus.
A-t-il effectué des essais dans d'autres formes d'arts ?
Non, ni peinture ni musique, bien qu'il ait eu
une passion pour le jazz mais en tant qu'auditeur.
Comment s'est fait la rencontre Marijac/Erik ?
Je ne me souviens pas de sa rencontre avec Marijac.
Ce dernier a du le contacter pour Coq-Hardi .
Leurs rapporta étaient excellents. Avec les dessinateurs
du journal ils avaient créé le club des "Têtes de Lard"
et une fois par mois ils se retrouvaient dans un
restaurant ou régnait une ambiance formidable.
A "O.K", pour lequel il a réalisé "Crochemaille",
il a cotoyé Martial, Jean Ache, Uderzo, Kline, Forest,
etc.. a-t-il eu des relations professionnelles avec eux ?
Il ne fréquentait aucun dessinateur, il les rencontrait
uniquement dans les rédactions. Il y eut
cependant ces quelques dîners avec l'équipe de Coq Hardi
..
Il a réalisé de nombreux récits pour des journaux
de fillettes, parlez-nous de cet aspect différent de sa personnalité.
Il aimait bien dessiner les petites filles car il
s'intéressait beaucoup à la mode, aux toilettes,
aux coiffures, mais évidemment il ne se passionnait
pas autant pour les aventures qu'il pouvait leur
faire vivre.
Erik est surtout connu pour ses histoires moyen-âgeuses,
était-ce une époque qu'il aimait plus que les autres ?
Le moyen âge et la préhistoire étaient des époques
qu'il affectionnait, cela s'est ressenti tout
au long de son oeuvre.
Parlez-nous de sa collaboration avec Fleurus.
Il a été très fidèle aux Editions Fleurus qui 1'avaient
beaucoup aidé en 1951 alors qu'il avait du
s'arrêter de travailler pendant six mois pour une
très grave operation.
Mégalithe a marqué un des sommets de la carrière
d'Erik, comment est né ce personnage ?
Il est né comme tous ses personnages. Il vivait
dans sa tête depuis des années. Il désirait toujours
faire vivre un nouveau personnage sur la papier
(mon avis est qu'il aurait du en créer moins).
A quoi faisiez vous allusion en parlant du "Vampire
au grand coeur" dans l'interview de notre confrère "HAGA" ?
Déjà malade et peiné de voir les dessins qui paraissaient
dans les journaux d'enfants, il me dit:
"Ah, ils veulent des horreurs et bien je vais leur
en faire. Ils pensent que mon style est démodé, je
vais en changer!". Et il fit 4 planches d'épouvante intitulées
"Le vampire au grand coeur".Hélas il
fut hospitalisé ces planches à peine achevées.
Son frère Jacques JOLLY a dessiné pour "IMA" les
aventures de "Rudi", a-t-il bénéficié des conseils
d'ERIK ?
Son frère Jack Jolly avait le même don qu'Erik.
Ce dernier lui conseilla d'essayer pour ce journal
mais il abandonna bien vite.
Quels étaient les avantages et les inconvénients
de la vie d'une femme de dessinateur ?
La vie d'une femme de dessinateur dépend surtout
du caractère de ce dernier. Pour moi : la présence
d'un être plein de connaissance et surtout d'humour.
On parle trop peu des problèmes qui se posent, à
la disparition de leur mari, aux femmes de dessinateurs. Qu'en pensez-vous ?
La vie de bohème, le manque de sécurité, et puis
la conviction qu'il avait de pouvoir dessiner jusqu'à
sa mort, c'est à dire ne rien prévoir pour
sa vieillesse. Ce qui répond à cette question. Heureusement
depuis quelques années les dessinateurs
cotisent à la Sécurité Sociale et la demi petite
retraite, bien que maigre, permet de vivre.
Une des fameuses macjines d'Erik (Coeurs-Vaillants No 2 de 1953)
Cet article a été publié dans Hop ! numéro 12/13 en juin 1977.
Merci à Simone Cance qui a donné son accord pour la reproduction de cet article.